je vois d’ici la ménagère cloîtrée dans son foyer entre un mari toujours par monts et une progéniture toujours par vaux, lassée d’une vie encombrée de repassages, de récurages, de vaisselles et de courses, traînant son ennui en tirant son Caddie. Chaussée de bigoudis, les pieds dans une bassine pour amollir ses cors, elle contemple les images du monde moderne qui glisse dans son petit écran (ceci est d’une affligeante caricature mais elle sert mon propos). Le téléshopping déverse ses miracles de bateleurs : pâte à mincir sans effort, semelles anti-varices, tire-comédons atomique, écrase-capitons pneumatique, masque anti-rides à l’eau de Lourdes, tapis de gymnastique à réaction… Et avant qu’apparaissent les feuilletons à rallonge de l’amour à tempérament où les couples bien coiffés se déchirent à belles dents, arrive la pause publicitaire.

“Il y a quelques mois encore, Christiane F.* n’avait aucun métier en main. Elle s’interrogeait sur son avenir… Aujourd’hui, elle a un travail passionnant qui lui plaît vraiment. Christiane F. est secrétaire médicale. Elle gagne bien sa vie. Elle se sent vraiment utile… reconnue… épanouie ! Son seul regret : ne pas avoir osé se lancer plus tôt.” Et par une belle matinée ensoleillée, Christiane F. claque la porte de sa maison, laissant derrière elle son ménage à vau-l’eau, et se retrouve en blouse blanche dans ce qu’on suppose être un cabinet médical, son sourire clinquant d’émail neuf témoigne qu’elle “a réussi. Aujourd’hui, elle fait un métier qui lui ressemble et elle est heureuse”.

Force est de constater que ces nombreux “établissements privés d’enseignement à distance” distillent une formation sérieuse n’en doutons pas, tant il est vrai que prendre des rendez-vous au téléphone et accueillir des patients exigent des études approfondies. Un détail pourtant nous saisit : les médecins, dentistes, rhumatologues, oto-rhino-laryngologistes, ophtalmologistes, stomatologues, obstétriciens et autres gynécologues ont-ils à ce point besoin d’accortes assistantes, alors que les statistiques voient se réduire le nombre de praticiens dans de nombreuses disciplines ? La pénurie de secrétaires médicales est-elle criante ?

Osons une explication. Dans l’imaginaire de la ménagère abreuvée aux romans-feuilletons sur papier glacé, les professionnels de la médecine conjuguent la fortune d’un physique ravageur et des compétences grassement monnayées, ils circulent d’ailleurs souvent en automobile de sport pour signaler qu’ils sont beaux et riches, musclés et envoûtants. Avec ces bellâtres à stéthoscope, les scénarii suivent alors le même fil rouge : la secrétaire médicale dans l’ombre du téléphone tombe immanquablement sous le charme de son patron, la faim fiévreuse de l’amour la dévore avant de la consumer. Le toubib bascule alors la donzelle (pourquoi se gêner ?) dans son cabinet avant de la jeter pour une autre : le monde médical est cruel. Fortes de ces fantasmes de pacotilles, les écoles de formation pour secrétaire médicale ne s’y trompent pas pour attirer à elles de futures recrues. Et leur faire miroiter un avenir d’héroïne en blouse blanche, un miroir aux alouettes, je vous plumerai… .