26 sep.
Par vie femme,à 10:19 :: Portails :: #1199 :: rss
Elles ont fait un enfant toutes seules
C’était en 1986. J’avais 24 ans, j’étais célibataire. J’ai rencontré une femme mariée. Nous avons passé un après-midi ensemble. Il était clair qu’il ne serait pas suivi d’une liaison : elle ne voulait pas quitter son mari. Cinq mois plus tard, j’ai appris par des amis communs qu’elle était enceinte… de cinq mois. J’ai pensé à un hasard. Puis je l’ai revue, deux ou trois ans plus tard. Elle était avec sa fille. En regardant les yeux de l’enfant, j’ai eu un choc. Je me suis vu dedans. C’était mes yeux. J’ai fait part à sa mère de mes doutes. Elle a d’abord nié, puis elle a avoué, en m’assurant qu’elle ne pensait pas tomber enceinte.
Depuis, j’ai fondé une famille – j’ai deux enfants – et je pensais avoir oublié cette histoire. Pourtant, à la suite de problèmes dans mon couple, tout est remonté. J’ai parlé de cette paternité à ma compagne. Et j’ai demandé à cette femme des photos de ma fille, mais mes rapports avec cette enfant se sont arrêtés là. Quand je la croise dans la petite ville où nous vivons, ça me fait quelque chose, mais je n’ai pas envie de revenir en arrière, ni de semer la pagaille dans sa vie. A priori, son père officiel ne sait rien. Moi, j’ai le sentiment d’avoir été manipulé, violé. »
« Manipulé » ? « Violé » ? Face à cette paternité imposée, Christian emploie des mots plus durs que ceux qui s’appliquaient naguère aux « filles-mères ». On disait d’elles qu’elles avaient été « séduites » et « abandonnées ». Est-ce à dire que trente ans après la pilule et l’avortement, le rapport de force s’est inversé ? Que les hommes peuvent être renvoyés au rôle de simples géniteurs ? Que la paternité n’est plus leur affaire ?
Des femmes émancipées et autonomes
« Le problème n’est pas si manichéen, rétorque la psychanalyste Muriel Flis-Trèves. Bien sûr, on peut penser que l’expression “faire un bébé dans le dos” est le pendant revanchard du “polichinelle dans le tiroir” d’antan ; et se rappeler que pendant des siècles, les hommes pouvaient prendre la poudre d’escampette pendant une grossesse et laisser les femmes se débrouiller avec les enfants. Mais de nos jours, ce n’est plus par vengeance qu’elles font un bébé seules.
D’abord, elles sont très minoritaires à vouloir être mères célibataires. Ensuite, la plupart d’entre elles ont rêvé d’avoir un enfant en couple, mais cela n’a pas été possible. Elles se plaignent en général de n’avoir pas rencontré l’homme qu’il leur fallait… » Et leur désir d’enfanter est d’autant plus pressant que tourne leur « horloge biologique ». Les femmes d’aujourd’hui, émancipées et autonomes, n’ont plus besoin d’attendre le compagnon idéal pour faire un enfant : il n’est plus honteux d’être mère célibataire ; et quand elles travaillent, elles peuvent assumer les charges financières liées à l’éducation d’un enfant.
Enfin, pour nombre d’entre elles, ajouter une maternité à une carrière professionnelle est un signe valorisant : celui de la réussite complète d’une vie de femme. Bref, faute d’un homme qui les accompagne dans leur désir d’enfant, elles peuvent décider d’enfanter toutes seules. Clochette témoigne anonymement sur Internet : « J’ai 30 ans et une grande envie d’un bébé. Mon copain n’est pas mature. Et pour lui, c’est hors de question ! Je sais qu’il partirait probablement, mais j’ai souvent envie d’en faire le père de mon enfant malgré lui ! Est-ce égoïste ? Ce n’est pas pire que les femmes qui vont à la banque du sperme ! Au moins, lui, je l’aurai connu et aimé. »
Ce discours d’autonomie, bien des « pères-malgré-eux » ont du mal à l’entendre, d’autant plus que eux aussi ont évolué. Contrairement aux hommes des générations précédentes, beaucoup ne supportent plus l’idée d’avoir des enfants qu’ils ignoreront et qui ne connaîtront pas leur père. « A défaut de pouvoir décider des naissances, les hommes veulent maintenant les assumer, sous peine de n’avoir plus aucune fonction. De n’être plus rien », résume Muriel Flis-Trèves.
Assumer malgré tout
Olivier, 42 ans, raconte : « Après une relation longue de quinze ans et une séparation douloureuse, je suis retourné vivre dans le village de ma famille. J’ai retrouvé là-bas une amie de jeunesse et nous avons entretenu des rapports amicaux-amoureux épisodiques.
Quand elle m’a annoncé sa grossesse et son désir de vivre avec moi, j’ai d’abord refusé : je ne me sentais pas prêt à me relancer dans une vie de couple et encore moins à être père. Je lui ai donc demandé d’avorter. Elle n’a pas voulu : à 37 ans, elle pensait qu’elle n’aurait peut-être plus la chance d’être de nouveau enceinte et me disait qu’elle était prête à élever l’enfant seule. J’ai passé quinze jours – les plus durs de ma vie – à réfléchir et j’ai décidé de l’assumer. Je ne supporte pas l’idée d’un enfant maltraité, mal aimé ou abandonné, et je n’aurais jamais pu vivre sereinement en sachant que la chair de ma chair vivait quelque part dans la nature.
Sans reprendre de relations amoureuses avec elle, j’ai donc accompagné la future maman dans toutes les étapes de sa grossesse, jusqu’à l’accouchement. J’ai reconnu l’enfant et j’ai pris un congé paternité pour les accueillir chez moi après la naissance. Nous habitons à trente-cinq kilomètres l’un de l’autre et, puisqu’elle ne conduit pas, je continue à aller les chercher tous les week-ends.
Comme elle n’a pas de gros moyens, je remplis aussi leur frigo. Elle ne me demande rien, mais c’est moi qui anticipe, car je veux que mon fils ne manque de rien. Ni de l’affection de chacun de ses parents, ni de confort. Bien sûr, cette situation m’empêche d’avoir une nouvelle vie sentimentale stable, car je ne connais pas de femme qui accepterait de voir débarquer mon fils et sa mère une fois par semaine. Il y a quelque temps, je lui ai demandé de reprendre la vie commune. Elle a refusé. Elle a dit : “Moi, mon homme, c’est mon fils.” Maintenant je souffre de ne pas voir le petit plus souvent. Comme un père divorcé. »
Certains, à l’opposé d’Olivier, perçoivent d’abord l’enfant non désiré comme un futur instrument de chantage affectif ou financier, et voient se profiler les exigences de pensions alimentaires. Ce qui les pousse dans leurs retranchements.
Une absence de recours
Didier, 39 ans, qui avait des relations « purement sexuelles » avec une jeune femme, est encore sous le choc : « Elle prenait la pilule, et un jour, il y a près de trois ans, elle me téléphone pour m’annoncer : “Ça y est, tu m’as remplie !” Elle m’avait affirmé qu’elle ne me causerait pas de problème, puisqu’elle savait que j’étais avec quelqu’un depuis plusieurs années… Et il n’y a pas longtemps, je reçois une lettre d’un tribunal pour une action de recherche en paternité… J’ai du mal à me mettre dans la tête d’assumer cette paternité. Pour moi, ce sera pour toujours l’enfant d’un mépris et d’un dégoût ! »
A ces hommes « victimisés » par l’autonomie des femmes, on pourrait répondre qu’ils n’ont qu’à prendre eux aussi leurs responsabilités en enfilant un préservatif. Ce n’est pas si simple, constate Martin Winckler (www.martinwinckler.com), médecin et écrivain : « Pour avoir reçu des centaines de couples et d’individus des deux sexes, je sais que la vie est compliquée. Le désir change, les relations aussi, le dialogue n’est pas toujours plein et clair, ni d’un côté ni de l’autre. Ni les hommes ni les femmes ne sont des robots. Et si les hommes peuvent utiliser un préservatif, ils n’ont pas de raisons de le faire quand chacun des partenaires a fait un test VIH, ou que la femme indique qu’elle n’en veut pas, par exemple. » La pilule pour hommes aurait-elle un avenir ?
(Stanislas de Haldat)
psychologies.com

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