Pas de pénis, pas de répère dans l'espace

En effet, dans un cours de culture physique, celui qui s'agite maladroitement, qui peine à coordonner ses mouvements, à faire fonctionner de conserve jambe gauche et bras droit, est dans presque tous les cas de sexe féminin. Ce handicap, qui s'accompagne aussi généralement d'une difficulté à se repérer dans l'espace, tient, selon la psychanalyse, à l'image inconsciente que les femmes ont de leur corps. Les possesseurs de pénis parviendraient plus facilement à gérer leur masse corporelle, car cet organe leur servirait inconsciemment de centre. Tandis que les malheureuses, qui bien sûr en sont privées, seraient simultanément privées d'un précieux point de repère. Quand elles se regardent dans les miroirs du gymnase, c'est donc moins pour s'admirer que pour vérifier qu'elles ne sont pas bancales et que leurs deux épaules sont bien à la même hauteur. Ce qui est rarement le cas les premiers temps ! D'où ces débuts pénibles et décourageants, qui leur donnent la désagréable impression d'être réduites à un agrégat de membres épars, difficilement maîtrisables.

Des ados découragées

A travers l'activité physique, hommes et femmes poursuivent aussi un but différent. Selon l'ethnologue Christian Bromberger, les femmes pensent d'abord au sport comme à une corvée indispensable pour se sculpter une silhouette ; les hommes, eux, y voient en priorité un plaisir : ils font du sport pour s'amuser, rivaliser entre eux, retrouver des joies d'enfant… Cette divergence de point de vue remonte souvent à l'adolescence. Premier choc : la découverte qu'il existe une différence de force physique entre les deux sexes. « Jusqu'en cinquième, on peut encore battre les garçons, constate Julie, élève de seconde. Puis on s'aperçoit qu'ils sont plus forts et qu'ils le deviendront toujours davantage. Malheureusement, les cours restent mixtes et, quand on joue au basket, on sait qu'on va courir derrière eux sans toucher la balle pendant une heure. »

« Quand j'ai commencé l'athlétisme, j'ai cessé d'être celle qu'on emmène au cinéma le soir »

Deuxième choc : les transformations du corps à la puberté – âge où l'on commence à avoir envie de séduire sans être sûre de sa féminité – rendent mal à l'aise. « Le jogging, c'est la tenue la plus laide pour une femme, s'exclame Nathalie. Je ne parle même pas de la piscine où on déambule quasi nue avec un bonnet sur la tête et d'énormes lunettes. J'avais l'impression d'être une mouche ! » Et puis il y a ces petits drames de l'adolescence, dont on rira plus tard, mais qui vous marquent à vie : « J'avais 12 ans et demi. Mes seins étaient si douloureux que ma mère les bandait pour que je puisse monter à cheval, confie Carole. Un jour, la bande a glissé. Le prof a attrapé le bout qui dépassait de mon tee-shirt et l'a tiré… Tous les élèves ont compris de quoi il s'agissait. » On sous-estime à quel point la crudité ou la maladresse d'un moniteur de gym peut marquer un jeune esprit. Les adolescentes se sentent facilement incomprises, un commentaire mal venu les achève. A Lucille qui ne voulait pas courir parce que ses règles la faisaient souffrir, un enseignant a distraitement répondu : « Ça t'arrive un peu trop souvent. En ce moment, c'est tous les mois ! » Ces agressions involontaires conduisent les filles à demander des dispenses, à sécher les cours. Quant à celles qui sont douées pour le sport, elles ont parfois l'impression d'y perdre une part de leur féminité. « Quand j'ai commencé l'athlétisme, j'ai cessé d'être celle qu'on emmène au cinéma le soir, se souvient Virginie. J'étais devenue un copain avec qui il fait bon s'entraîner. » Résultat : adultes, les femmes manquent de confiance en elles, quand elles ne nourrissent pas un sérieux complexe d'infériorité. « Sitôt arrivée à la piscine, je me jette à l'eau le plus vite possible pour éviter que des connaissances me remarquent, raconte Raphaëlle. Je viens toujours seule, car j'ai le sentiment de nager trop lentement et de devoir faire plus d'efforts que les autres. »